Le rôle du criminologue en justice réparatrice : dialogue au cœur du quotidien
Paru le 10 mars 2026
Entretien avec Gabrielle Charbonneau (adjointe à la direction) et Angélique Dufour (intervenante sociojudiciaire), Équijustice Richelieu–Yamaska. À travers leur dialogue, elles dévoilent les gestes concrets, les défis, les réflexions et l’humanité qui composent leur quotidien en justice réparatrice, un milieu où la criminologie se vit autant qu’elle se pense.

Gabrielle Charbonneau
Adjointe à la direction
Équijustice Richelieu-Yamaska

Angélique Dufour
Intervenante sociojudiciaire
Équijustice Richelieu-Yamaska

Mathilde Martin
Responsable des communications
Équijustice
Deux personnes, deux parcours, une vocation commune
Mathilde: Bonjour Gabrielle et Angélique! Merci d’avoir accepté cet entretien. Pour commencer, pouvez-vous chacune vous présenter ?
Gabrielle: Je m’appelle Gabrielle Charbonneau. J’ai d’abord complété une technique en intervention aux délinquances, puis un baccalauréat en criminologie à l’Université de Montréal. Je suis membre de l’Ordre depuis 2018. Aujourd’hui, je suis adjointe à la direction chez Équijustice Richelieu–Yamaska. J’ai aussi été membre du conseil d’administration de 2021 à 2025 — une façon de garder un lien communautaire fort dans ma région.
Angélique: Moi, c’est Angélique Dufour. Je suis intervenante sociojudiciaire depuis 2025, après un bac spécialisé en criminalité et criminologie à Ottawa. Je suis membre de l’Ordre depuis le printemps 2025. J’ai découvert la justice réparatrice en stage au Palais de justice d’Ottawa… et ça m’a accrochée.
Mathilde: J’ai l’impression que le milieu de la justice réparatrice attire souvent des gens venant de psycho, socio ou travail social. Qu’est-ce qui vous a amené, vous, vers la criminologie ?
Gabrielle: Ce qui me frappe quand j’entends Angélique, c’est l’enthousiasme qu’on partage. Pour moi, ça a été une vocation. La criminologie touche tellement d’aspects : les dimensions sociales, juridiques, psychologiques… C’était comme un monde inconnu que j’avais envie de comprendre.
Angélique: Oui, il y a une différence entre ce qu’on imagine et ce que c’est vraiment. Certains étudiants pensaient même que ça menait au FBI ! Moi, je suis entrée là par curiosité. J’y ai découvert un cocktail de sciences sociales. La criminologie, c’est une loupe pour comprendre les personnes qui posent des gestes criminels, mais aussi les sociétés dans lesquelles elles évoluent.
Mathilde: Comment la justice réparatrice est entrée dans vos parcours ?
Gabrielle: Malheureusement, la justice réparatrice était à peine effleurée pendant mes études. C’est une prof du collégial qui travaillait chez Équijustice qui m’a offert une première expérience. Et là, tout a pris sens. J’ai plongé dans la justice réparatrice, et ça ne m’a plus quittée.
Angélique: Même chose : c’était très peu abordé durant le bac, même si on en parlait un peu plus vers la fin. En criminologie, tout le monde veut faire un stage en prison ou en protection de la jeunesse. Mais il restait une place en justice réparatrice… et j’ai adoré. Ce stage et le Symposium de justice réparatrice à Ottawa ont confirmé que c’était là que je voulais aller. Comme je viens de la Rive-Sud de Montréal, revenir au Québec après mes études était naturel pour moi, et j’avais déjà Équijustice en tête.
Deux rôles différents et complémentaires dans un même organisme
Mathilde: Vous êtes dans le même Équijustice, mais vos rôles sont très différents. Pouvez-vous me parler de votre travail au quotidien et ce que la criminologie vous apporte concrètement ?
Gabrielle: Mon rôle touche aux ressources humaines, à la coordination de projets, aux relations publiques, au développement organisationnel. Le fait d’avoir été au CA m’aide beaucoup à comprendre les dynamiques et les enjeux. Dans mon travail, je réfléchis toujours en fonction des besoins des partenaires, des besoins des intervenants, et de la mission d’Équijustice. Tout est pensé en fonction de ces réalités. J’essaie toujours d’appliquer mon regard criminologique : compréhension des dynamiques sociales, sens des enjeux éthiques, approche sans jugement. Ça m’aide autant comme gestionnaire que ça m’aidait comme intervenante.
Angélique: Pour ma part, même si mon titre dit “intervenante”, je suis surtout dans l’accompagnement. Je rencontre les personnes — jeunes ou adultes — pour comprendre les torts causés, explorer avec elles le sens qu’elles veulent donner à la réparation, puis je les soutiens dans la démarche, étape par étape. Dans certaines démarches que nous appelons « rencontres de sensibilisation », mes compétences criminologiques sont sollicitées au maximum : écoute fine, lecture des vulnérabilités, favoriser l’autoréflexion. Ça leur permet de fermer le livre, de ne plus se définir seulement par le délit. Une grande partie de notre travail repose aussi sur la collaboration avec d’autres professionnels du système de la justice, comme les délégués de jeunesse, le CAVAC, les procureurs, les avocats, etc. On participe également à certains kiosques, aux événements et aux tables de concertation. On réalise aussi la création de contenus pour nos réseaux sociaux.
Gabrielle: C’est primordial… Quelqu’un chez Équijustice qui veut travailler en silo, ça ne fonctionnera pas. La justice réparatrice se construit dans l’interdépendance des personnes et des organismes.
Angélique: Mais, les rencontres d'accompagnement, c’est ce que j'aime le plus. Apprendre à connaître les personnes, les entendre me raconter leur histoire, j'ai l'impression de vraiment mieux les comprendre.
Mathilde: Est-ce que les personnes vous partagent comment elles vivent le processus ?
Angélique: Les personnes me disent souvent qu’elles se sentent écoutées, soutenues, et respectées. Elles ont la possibilité de transformer un événement perçu négativement en une expérience positive. En justice réparatrice, on s’occupe autant des personnes accusées, des personnes victimes et de la collectivité. Les notions de sens et la notion de réparation me parlent beaucoup.
Gabrielle: On essaie d’enlever les étiquettes. Quand les personnes arrivent, on les accueille comme des personnes, pas comme des auteurs d’infraction.… Les gens sont souvent surpris de la façon dont on va les accueillir. L’absence de jugement les touche profondément. Ayant travaillé au CAVAC, j’ai dû déconstruire certaines choses. Chez Équijustice, on travaille avec toutes les personnes, nous sommes pluripartial, et on prend les personnes comme elles arrivent, sans hiérarchiser les statuts.
Une posture et des valeurs communes
Mathilde: Vous venez de décrire l’impact que vous avez sur les personnes. Et vous, dans tout ça…est-ce que la réalité de terrain à Équijustice a changé quelque chose sur votre regard de criminologue?
Angélique: Et bien, je dirai qu’au début, tu penses qu’un “contrevenant”, ça a un profil précis. Puis tu réalises que tout le monde est différent et que le travail est plus subtil.
Gabrielle: Tout à fait, tu as 100% raison. Et dans la réalité du terrain, il y a tellement de chaleur humaine. On prend du temps avec les gens. Ça, on ne te l’apprend pas en classe! Mais, pour être honnête, Équijustice n’a rien changé à qui je suis : elle a confirmé les valeurs que j’avais déjà. Ce milieu me permet d’appliquer une ouverture, une sensibilité, une vision humaine de la justice, ce vers quoi j’ai toujours tendu. Et, Toi ?
Angélique: Même chose pour moi. Dans mes études, plusieurs collègues aspiraient à faire carrière dans des milieux très punitifs ou très légaux. Moi, je me suis toujours demandé : est-ce que la punition suffit ?
Je pense que ce qui nous amène à travailler à Équijustice, c’est parce que ça résonne déjà avec nos valeurs profondes. En criminologie et en justice réparatrice, on apprend qu’il faut faire avec la personne. Comme Gabrielle l’a dit, je pense que ça confirme qui on est et comment on agit en tant qu'intervenante et en tant que criminologue.
Gabrielle: Il y a quand même un mythe qui persiste et qui me fait tiquer. Il y a encore l’idée que le communautaire ne serait pas fait pour les « universitaires ». Quelquefois, j’entends encore que le communautaire, c'est du « monde qui n'ont pas nécessairement besoin d'études », contrairement aux criminologues qui travaillent dans les prisons ou dans les centres de réadaptation. Pour moi, ça n’a pas de sens. Au contraire, la justice réparatrice est un champ rigoureux, en pleine effervescence, qui exige une solide base théorique. Pour moi, la criminologie et la justice réparatrice vont très bien ensemble!
Mathilde: On a parlé de vos rôles et des valeurs qui sont importantes pour vous. Pouvez-vous me dire ce qui vous motive le plus dans ce que vous faites ?
Gabrielle: C'est une grosse question! J’ai la conviction que, chaque jour, on change un petit quelque chose, mais bien réel, pour notre communauté. Je pense qu’offrir une possibilité de réparation, de sens et de dialogue, ça fait une différence. C’est ça qui me donne le goût de venir travailler.
Angélique: Un peu dans le même ordre d'idée, je suis vraiment motivée par les impacts positifs que j'ai nommés tantôt. Quand quelqu’un ne se définit plus par l’acte commis, pour moi, tout est là.
Mathilde: Pour finir, quel conseil donneriez-vous à des jeunes qui hésitent à devenir criminologues en justice réparatrice ?
Gabrielle: J’ai utilisé le mot « effervescent » tantôt, et c’est vrai! La justice réparatrice est un milieu vivant, en constante évolution. Ça bouge tout le temps, ça se redéfinit toujours un peu, c’est motivant. On a besoin de gens créatifs, engagés, qui cherchent du sens dans leur travail.
Angélique: En criminologie, on développe énormément de savoirs, on développe la pensée critique qui est très importante. Tout ça est pertinent, mais je n’ai qu’un conseil : allez sur le terrain! Respecter le rythme des personnes, s’ouvrir à elles…ça ne s’apprend pas du jour au lendemain. Ça s’apprend dans la vraie vie!
Conclusion
Ce dialogue entre Gabrielle et Angélique montre combien la criminologie trouve une place vivante en justice réparatrice : une pratique nourrie d’écoute, de sens, de rigueur, mais aussi d’humanité. Deux trajectoires différentes, un même engagement envers les personnes… et la conviction que chaque geste peut transformer quelque chose dans les trajectoires de justice dans la communauté.