Criminologie et justice réparatrice : deux univers complémentaires

Paru le 10 mars 2026



Du 15 au 21 mars 2026, le Québec souligne pour la toute première fois la Semaine québécoise de la criminologie. Cette initiative vise à mettre en lumière la contribution essentielle de la criminologie à la compréhension, la prévention et la réduction de la criminalité.

Plusieurs des personnes employées et stagiaires chez Équijustice ont suivis des études en criminologie ou sont criminologues. Comment ces deux disciplines se rencontrent-elles, de la théorie du fait criminel à la pratique de l’accompagnement des personnes?

Qu’est-ce que la criminologie?

L'école de criminologie de l'Université de Montréal explique que « La criminologie est l’étude du phénomène criminel dans son ensemble, ce qui inclut la création des lois, la violation des lois et la réaction sociale et répressive face à cette violation. La criminologie s’emploie non seulement à décrire chacune des facettes du phénomène criminel, mais aussi à les comprendre et à les expliquer. (…) »

L'ordre des criminologues du Québec précise que « grâce à ses outils d’analyse et ses connaissances sur les facteurs de risque et de protection, la criminologie permet de mieux comprendre les dynamiques sociales et individuelles qui mènent à la criminalité». « La profession de criminologue est fondamentalement axée sur l’humain et la relation d’aide. Elle se déploie à l’intersection à la fois du monde de la justice, de la psychologie ainsi que de la sociologie criminelle. Le criminologue est d’abord et avant tout un clinicien. »

Pour aller plus loin dans la compréhension des enjeux criminologiques,  le Centre international de criminologie comparée (CICC) offre un balado de vulgarisation scientifique qui vise à démystifier certains thèmes classiques de la criminologie.

La justice réparatrice : une approche centrée sur les personnes et la réparation des torts

Contrairement à la justice pénale, qui se concentre sur la sanction et la prévention de la récidive, la justice réparatrice vise à réparer les torts causés et à proposer des espaces de dialogue, sécuritaires, entre les personnes victimes et les auteurs. Les services de justice réparatrice et de médiation sont accessibles à l’intérieur du système pénal autant qu’à l’extérieur, dans des situations non judiciarisées.

La justice réparatrice s’intéresse moins à la qualification juridique des faits qu’à une question fondamentale : qu’est‑ce qui a été vécu, qu’est‑ce qui a été brisé, et qu’est‑ce qui pourrait permettre d’avancer, ensemble ou séparément ?

La justice réparatrice met de l’avant des principes clés :

La collaboration 

En s’intéressant aux torts causés par un crime et au vécu des personnes, la justice réparatrice se situe au confluent de plusieurs disciplines et champs d’intervention.  Elle exige d’agir en complémentarité avec les partenaires des milieux communautaires et judiciaires.

La communication

Là où le système de justice traditionnel encourage des stratégies de défense et une finalité punitive, la justice réparatrice encourage le dialogue et la réparation. Le médiateur ou la médiatrice agit avec les personnes dans le cadre de démarches coconstruites et dans lesquelles la parole de chacun est respectée.

L’agentivité

Elle désigne la capacité des personnes à réfléchir et à nommer leurs attentes, à agir sur leur situation, à créer une démarche qui a un sens, qui reflète ce qu’elles vivent et qui leur permet d’avancer à leur rythme.

Le non-jugement et la pluripartialité

Le non -jugement et la pluripartialité sont des manières d'être, une posture que le médiateur ou la médiatrice adopte envers les personnes et les récits. Il s’agit d’accueillir, accompagner et soutenir sans juger, d’être avec chacune des personnes, avec la même qualité de présence.

Il y a autant de raison d’entreprendre une démarche de justice réparatrice qu’il y a de personnes.  Parfois il s’agit de nommer ses émotions, de présenter des excuses, d’entendre le point de vue de l’autre, d’être reconnu dans son vécu, de poser des limites, de mettre fin au doute, de rompre définitivement une relation, de tourner une page de sa vie. Ces attentes seront explorées avec les médiateurs et médiatrices lors des rencontres individuelles.

Et si les attentes des personnes sont inconciliables, ou si la démarche ne pourra vraisemblablement pas combler leurs souhaits de réparation? Le médiateur ou la médiatrice examinera avec chacun les limites du processus et ce qui serait le mieux pour eux pour avancer ensemble ou séparément.

Finalement, la justice réparatrice peut-être présentée comme une autre manière de faire la justice et d’envisager la réponse sociale aux situations criminelles ou conflictuelles.

La criminologie et la justice réparatrice : le match parfait!

S’interroger sur les comportements déviants ou criminels et vouloir les définir amène inévitablement la question de leur traitement et de la réaction à privilégier à leur égard. Il existe des réactions individuelles, sociales, institutionnelles et étatiques face à ces actes. C’est là où la criminologie et la justice réparatrice sont particulièrement complémentaires.

Le criminologue pose un regard critique à la fois systémique et individuel sur le fait criminel. Il considère les personnes victimes et les personnes accusées dans toute leur complexité, en évitant l’étiquetage social. Le criminologue est capable de reconnaître l’importance du déterminisme social qui instaure des rapports d’influence entre la personne et son environnement socioculturel. Le criminologue admet également le pouvoir d’agir de la personne sur sa situation en tant que sujet capable d’autonomie et d’autodétermination.

Comme nous l’avons vu, la justice réparatrice permet d’adopter une nouvelle posture face aux personnes concernées par une infraction, un crime ou même un conflit. Elle propose d’examiner les conséquences d’une situation, de favoriser la reprise du pouvoir des personnes concernées sur les événements par leur participation active et la quête de sens. Un tel postulat est un puissant vecteur de transformation sociale puisqu’il met l’humain au cœur de sa réflexion, considère le vécu des personnes comme le point de départ d’un processus coconstruit avec le soutien des médiateurs et médiatrices, offre une expérience de justice personnalisée et adaptée.

La justice réparatrice concentre toutes les préoccupations de la criminologie sur le terrain. Elle offre un espace de réflexion et d’intervention qui décloisonne les savoirs et les pratiques en s’intéressant autant :

·         À la posture de l’intervenant-médiateur, c’est à dire les principes et une manière d’être singulière qui guide le professionnel.

·         Au parcours qui est construit sur-mesure avec les personnes pour rendre possible, préparé et sécuritaire la démarche de dialogue ou le processus de réparation.

·         À la trajectoire que les personnes suivent dans le système de justice ou en dehors de celui-ci.

Ce n’est pas un hasard si de nombreux intervenants et médiateurs en justice réparatrice sont aussi criminologues. Leur parcours, leurs valeurs et leur regard professionnel témoignent de la richesse de cette double compétence. Grâce à la criminologie, ils et elles apportent une compréhension fine des dynamiques humaines et sociales; grâce à la justice réparatrice, ils et elles créent des espaces de dialogue, de compréhension et de réparation.

La criminologie et la justice réparatrice partagent une vision commune : comprendre pour mieux agir.

Portraits de criminologues en justice réparatrice

Écoutons Gabrielle, Angélique et Laurence nous parler de leur réalité de criminologues en justice réparatrice 

J’ai amorcé mon parcours académique par une technique en intervention en délinquance, sans savoir précisément où celui‑ci me mènerait. J’ai eu mon premier emploi d’été chez Équijustice Richelieu-Yamaska. Par la suite, ma formation m’a conduite à occuper un premier emploi comme intervenante dans les Centres jeunesse. Animée par le désir d’approfondir mes connaissances cliniques et convaincue que chaque individu mérite d’être accompagné avec bienveillance, j’ai poursuivi des études universitaires en criminologie.

Souhaitant également élargir mes possibilités professionnelles et exercer au sein d’un ordre, j’ai orienté mes stages universitaires vers l’intervention auprès des personnes victimes ce qui m’a permis de travailler au CAVAC comme intervenante psychosociojudiciaire tout en acceptant l’offre de siéger sur le conseil d’administration d’Équijustice Richelieu-Yamaska.

Plus récemment, dans le cadre d’un nouveau défi professionnel, j’ai intégré l’équipe d’Équijustice Richelieu‑Yamaska, où j’occupe désormais le poste d’adjointe à la direction.

Pour moi, la criminologie représente un domaine riche, en constante évolution et profondément ancré dans l’interdisciplinarité. Être membre de mon ordre professionnel constitue d’ailleurs une réalisation significative. J’y vois un gage de crédibilité dans l’exercice de mes fonctions ainsi qu’un engagement envers des standards élevés de compétence et d’éthique.

L’appartenance à l’ordre m’a également permis d’accéder à des opportunités professionnelles auxquelles je n’aurais pas eu accès autrement. Elle a joué un rôle déterminant dans mon développement comme intervenante en consolidant tant mon expertise que ma légitimité professionnelle.

Mon parcours en criminologie m’a permis d’acquérir une compréhension approfondie tant des personnes victimes que des auteurs d’infractions. Selon moi, ces deux réalités sont étroitement interreliées ; les connaître et les comprendre de façon complémentaire me permet de mieux saisir la logique d’action, les besoins et les trajectoires propres à chacun.

L’ouverture à l’autre, la bienveillance et la capacité d’accueillir une personne avec l’ensemble de son vécu sont des compétences que j’ai développées, notamment au fil de ma formation académique. Ces habiletés façonnent aujourd’hui ma vision et ma compréhension de la justice réparatrice, en orientant mon approche vers l’écoute, la reconnaissance des expériences individuelles et la recherche d’un équilibre entre les besoins de toutes les parties impliquées.

Ma principale fierté, dans le cadre de la justice réparatrice, réside dans la capacité d’offrir une place pleine et entière à chaque personne. Je m’engage à assurer un service de qualité équivalent à toute personne qui fait appel à Équijustice Richelieu‑Yamaska, et ce, indépendamment de son rôle, de son statut ou de sa situation personnelle. Cette équité et cette considération sont au cœur de ma pratique et reflètent les valeurs fondamentales qui guident mon travail.

Pour certains, la criminologie peut sembler refléter les aspects les plus sombres de notre société, qu’il s’agisse des facteurs criminogènes, des traumatismes ou de l’étude même du crime. Toutefois, la justice réparatrice représente, à mes yeux, l’exact contraire. Elle met en lumière la capacité des individus à se rencontrer, à dialoguer et à s’ouvrir les uns aux autres. Chaque jour, elle témoigne du potentiel d’espoir, de transformation et d’humanité qui émerge lorsque les personnes sont accompagnées dans un espace favorisant l’écoute, la compréhension et la reconnaissance mutuelle.

Je m’appelle Angélique Dufour, et je suis intervenante sociojudiciaire chez Équijustice Richelieu-Yamaska. C’est après un baccalauréat spécialisé de 4 ans à l’Université d’Ottawa et un stage en justice alternative au palais de justice d’Ottawa que j’ai finalement mis les pieds dans l’univers d’Équijustice (et quel bel univers!). Les valeurs d’empathie, d’équité et d’ouverture d’esprit sont celles qui ont toujours guidé ma façon de travailler, donc mon rôle d’accompagnement de personnes judiciarisées me correspond parfaitement. Au quotidien, je suis motivée par le courage de ces personnes, lesquelles me font assez confiance pour être vulnérables et collaborer jour après jour vers un objectif de réparation.

La criminologie a d’abord piqué ma curiosité par son mélange de disciplines des sciences sociales. Un beau cocktail de sociologie, de psychologie, de travail social et de droit! Non seulement c’est un champ d’études qui cherche à comprendre les individus qui portent des gestes ayant à l’encontre de la loi, mais aussi les sociétés dans lesquelles ces individus évoluent. On nous pousse à questionner la définition même de ce que constitue un crime, ce que j’ai trouvé particulièrement intéressant lorsque je discutais avec mes professeurs à Ottawa. La criminologie est une loupe pour examiner le système de justice au sens large, ce qui m’a poussé à vouloir exercer dans un organisme qui a un objectif de réparation plutôt que de punition.

J’ai d’abord voulu faire partie de l’Ordre afin de « m’ouvrir toutes les portes », puis j’ai compris qu’en être membre me permettait de soutenir mon identité professionnelle et ma crédibilité, en plus de préserver une rigueur et une éthique irréprochable grâce à la formation continue (car il faut bien rester à l’affut des avancées en criminologie, c’est une discipline en constante évolution 😉).

Mon baccalauréat spécialisé en criminologie me permet, entre autres, d’adapter mon accompagnement en fonction des risques, des besoins et de la réceptivité des participants, en plus d’analyser la situation de ceux-ci d’une façon plus globale, en considérant les aspects systémiques de leur parcours à travers le système de justice. Je peux discuter avec ces participants des racines du conflit qui les a menés jusqu’à notre organisme, et c’est là que ça devient intéressant! Par ailleurs, grâce aux nombreux cours en intervention et en droit de ma formation, je suis en mesure de bien saisir les différents aspects de l’univers d’Équijustice, en plus de conserver une pensée critique essentielle pour l’évolution de nos pratiques.

La justice réparatrice a cette capacité de provoquer un dialogue que certains n’auraient pas cru possible à première vue. Elle permet à certains de rebâtir des liens brisés, à d’autres de tourner la page. Elle prouve la capacité des participants à faire confiance au processus. Elle donne la chance à plusieurs de réparer les torts qu’ils ont causés, envers les victimes ou la collectivité. C’est ce qui me touche le plus : que l’on puisse donner ces opportunités positives à la suite de situations négatives. Mon rôle d’intervenante me motive à offrir le meilleur accompagnement possible au maximum de participants qui traversent les portes de nos locaux.

Un jour, j’ai accompagné un jeune qui, lors d’ateliers de sensibilisation, m’a dévoilé plusieurs de ses vulnérabilités les plus profondes. Mon savoir criminologique a supporté notre exploration de ses difficultés et de ses traumas, afin que les ateliers provoquent chez lui une réflexion qui va au-delà du théorique. En effet, savoir bien créer mon lien de confiance avec lui a été facilitant afin qu’il puisse mieux se comprendre et tirer des apprentissages à la suite de nos rencontres. Il a été en mesure de verbaliser les liens concrets entre son délit et ses vulnérabilités, en plus de démontrer les différents moyens qu’il pouvait appliquer au quotidien afin de prévenir sa propre récidive.

Les criminologues doivent continuellement déconstruire le mythe selon lequel la criminologie est uniquement centrée sur le contrevenant. Au contraire, c’est une discipline si riche, qui analyse la criminalité comme phénomène sociétal, mais qui considère également la personne victime comme un acteur capable de changement. Pour ce qui est de la justice réparatrice dans la culture populaire, il faut cesser de penser que c’est une justice « douce », une peine « bonbon ». C’est plutôt une justice qui prévient la récidive en visant une véritable réparation, une justice qui encourage le dialogue dans une démarche authentique et sécuritaire.

Pour les criminologues qui connaissent peu la justice réparatrice, voyez-là comme une extension logique de notre science. Elle incarne les réflexions critiques que nos prédécesseurs ont effectuées à l’égard du système de justice, elle démontre des résultats impressionnants aussi.

Pour mes collègues qui ne sont pas issus du domaine de la criminologie, retenez simplement cette phrase que j’ai souvent lue lors de mes études, laquelle décrit parfaitement l’essence de notre travail en justice réparatrice et en médiation:  « La Justice accorde de comprendre à ceux qui ont souffert » - Eschyle

Diplômée de l’université de Liège en Belgique, j’ai un bac en sciences politiques option criminologie et une maitrise en criminologie. Lors de ma dernière année de maitrise, j’ai l’opportunité de venir faire un échange avec l’Université de Montréal en criminologie. Mon séjour de 4 mois s’est transformé en 14 ans…Équijustice Lanaudière Sud m’a offert la chance d’acquérir de l’expérience et de me permettre de m’intégrer plus facilement à la vie québécoise, mais aussi de pouvoir contribuer à une mission que j’ai à cœur. Offrir à toute personne qui le souhaite la possibilité de choisir le dialogue, que ce soit en complémentarité ou à la place d’un processus traditionnel de justice. Aujourd’hui,j’occupe le poste de directrice générale et clinique, ce qui me permet de partager la posture que nous avons décidé d’adopter pour tous les accompagnements de nos participants en soutenant mon équipe, mon réseau et plus largement la justice réparatrice.

J’ai toujours eu à cœur de comprendre ce qui pouvait conduire une personne à passer à l’acte, car une personne ne peut se résumer à une mauvaise décision prise à un moment donné. Et le sentiment qu’il était important d’avoir accès autant aux personnes victimes qu’aux auteurs afin de pouvoir envisager une vie (sans doute différente) après un événement.

En finissant mes études, j’avais une formation de criminologue, mais la profession de criminologue n’existait pas en Belgique à ce moment-là. En arrivant au Québec, l’ordre était à ses débuts, mais cela démontrait une volonté de dire que la criminologie est une profession sérieuse, avec une légitimité, pouvant exister à part entière sans être absorbée par d’autres professions des sciences sociales et humaines.

À ma connaissance seule, la criminologie propose dans son programme de formation des cours portant autant sur les personnes autrices que sur les personnes victimes. Je pense que cela nous permet d’avoir une vue globale du phénomène criminel ou dans notre quotidien d’avoir une vue d’ensemble par rapport à une situation, de pouvoir considérer les deux personnes d’un « conflit ».

Ce qui me motive : d’offrir une réponse supplémentaire à un événement traumatique, de voir la force du dialogue et d’être témoin des petits pas que chacune des personnes réalise dans un processus de justice réparatrice. La confiance des personnes que l’on accompagne est un moteur puissant pour donner le meilleur de soi jour après jour.

La criminologie a toute sa place dans la justice réparatrice. Cette formation nous permet d’avoir une vision globale d’une situation et d’éviter une vision tunnel en offrant un accompagnement sur mesure, peu importe que ce soit la personne victime ou la personne autrice.

Vous voulez en savoir plus? Consultez notre article qui met en valeur le rôle quotidien du criminologue en justice réparatrice.