Inceste commis par des enfants : ce que révèle l’enquête de Sarah Boucault
Paru le 31 mars 2026
L’inceste commis par des enfants est un angle mort de la violence sexuelle. La journaliste Sarah Boucault l’explore en donnant la parole aux victimes et aux auteurs pour éclairer les mécanismes, le silence des familles et ce qui pourrait réellement prévenir la répétition des violences.
Un tabou à visage familial

Dans de nombreuses familles, l’amour et la violence cohabitent. L’un des apports majeurs de du travail de Sarah Boucault est de montrer combien la famille peut, consciemment ou non, contribuer à maintenir ces violences dans le non-dit. Les jeunes victimes d’un frère, d’un cousin ou d’un autre enfant de la famille se retrouvent trop souvent abandonnées par leurs proches et par les pouvoirs publics, prises entre loyautés et culpabilités imposées.
Le livre, De l'autre côté de l'inceste, rappelle pourquoi il faut documenter aussi la réalité des jeunes auteurs : sortir de la caricature du « monstre » pour mieux comprendre ce qui conduit des enfants à agresser d’autres enfants.
Se procurer le livre : Comment naît un livre sur l’inceste — La Déferlante
Lire l'enquête : Inceste commis par des mineurs, le grand déni — La Déferlante
Comprendre : une nécessité pour les victimes, un impératif pour la société
L’autrice explique comment, pour elle-même, ce travail représente une forme de réparation : déplacer la responsabilité du “pourquoi moi” vers le “pourquoi il a fait ça”, c’est sortir d’un cycle de culpabilité et retrouver une forme d’agentivité.
Comme elle le montre, mieux connaître les mécanismes qui conduisent un enfant à devenir auteur est essentiel pour la prévention, l’accompagnement et la responsabilisation. Plus la compréhension est fine, plus les interventions peuvent être pertinentes, adaptées et protectrices.
« Plus les connaissances sur les agresseurs sexuels seront riches et détaillées, plus elles permettront d’améliorer la prise en charge et la prévention, de sortir des impasses que sont le déni et la figure du monstre. », extrait du livre De l'autre côté de l'inceste, de Sarah Boucault
La justice pénale : nécessaire mais insuffisante
Le livre souligne que la justice pénale, bien qu’importante pour « remettre les choses à l’endroit », ne suffit pas à elle seule pour que les personnes impliquées puissent se reconstruire.
Elle ne permet pas toujours aux auteurs de s’interroger sur leurs actes, ni aux victimes d’obtenir les réponses, la reconnaissance ou la réparation dont elles ont besoin. Beaucoup de familles décrivent leur désarroi face aux délais judiciaires, à l’absence de communication et au sentiment d’être laissées seules devant la complexité de la situation. Certaines expriment même un regret : ne pas avoir été informées plus tôt de la possibilité d’un processus de justice réparatrice.
"Trois jours avant Noël, nous avons appris que notre fils de 13 ans avait commis des faits incestueux sur sa soeur de 8 ans. Sophie explique que la famille est en colère contre la justice. J’aurais voulu que les avocats ou la police nous conseillent la justice restaurative.", extrait du livre De l'autre côté de l'inceste, de Sarah Boucault
Ce que la justice réparatrice peut offrir
Les extraits montrent que les processus de justice réparatrice ne consistent ni à pardonner ni à imposer une rencontre. Ils sont surtout un travail individuel exigeant, où les personnes – victimes, auteurs ou familles – peuvent mettre du sens, comprendre, apaiser, se repositionner.
Comme l’explique Ugo Picard, criminologue et victimologue, responsable du service régional Île- de-France de justice restaurative à l’Association de politique criminelle appliquée et de réinsertion sociale (Apcars).
"Ce que l’on comprend devient explicable et ce qui est explicable devient maîtrisable", ouvrant la voie à un apaisement parfois nécessaire pour continuer à avancer, extrait du livre De l'autre côté de l'inceste, de Sarah Boucault
La justice réparartice n’est pas un remède miracle, c’est un cadre qui peut, pour certaines personnes, ouvrir un chemin, une nouvelle trajectoire de justice.
Mettre la perspective québécoise en dialogue : la contribution d’Équijustice
Au Québec, la justice réparatrice existe depuis plus de 40 ans. Elle s’inscrit dans un réseau bien établi présent partout au Québec. Équijustice offre des démarches justice réparatrice et de médiation spécialisée reconnues par le ministère de la Justice ainsi que par le ministère de la Santé et des Services sociaux.
Le but de la médiation spécialisée est d’offrir une voie de justice en dehors des tribunaux, ou en complément au système judiciaire traditionnel, lorsque cela est plus adapté aux besoins des personnes.
Ces démarches sont encadrées, volontaires et adaptées aux situations vécues par les personnes concernées. Elles sont animées par des médiateurs et médiatrices formés et accrédités, qui veillent à la sécurité, au respect et aux attentes de chacun et chacune.
L’approche du réseau Équijustice repose sur des principes clairs :
1- Sécurité et consentement
Les personnes qui participent à une démarche de justice réparatrice et de médiation spécialisée doivent s’y sentir en sécurité, au sens le plus large : sécurité émotionnelle, psychologique, relationnelle, et parfois physique.
S’engager dans une démarche ne signifie pas qu’un dialogue aura forcément lieu. Si le processus risque d’accentuer la détresse, le médiateur l’indique clairement et la démarche n’est pas poursuivie. Chaque étape est réfléchie et préparée avec les personnes concernées. Rien n’est imposé : chacune peut avancer à son rythme, ralentir ou se retirer en tout temps. La démarche n’a de sens que si elle est librement choisie. La sécurité crée les conditions nécessaires pour s’exprimer sans crainte, dans une visée constructive axée sur l’apaisement, la compréhension, l’agentivité et la réparation possible.
2- Accompagnement sur mesure
Chaque démarche de justice réparatrice est unique, parce qu’elle s’appuie sur l’histoire, les besoins et les limites propres à chaque personne.
Chez Équijustice, le processus commence toujours par des rencontres individuelles avec chacune des personnes concernées. Ces rencontres permettent d’explorer les vécus, les attentes, les besoins de réparation et la manière dont chacune envisage — ou non — un dialogue.
Lorsque le dialogue a lieu, il peut prendre différentes formes. Le cadre, le rythme et le format sont toujours adaptés à la situation. Les personnes ne s’engagent jamais les yeux fermés : chaque étape est expliquée et préparée avec elles. Cette approche sur mesure, exigeante mais essentielle, permet d’assurer un processus sécuritaire, respectueux et juste, particulièrement dans des contextes de violences sexuelles souvent anciennes ou intrafamiliales.
3- Collaboration étroite
La justice réparatrice n’agit pas dans un vide. Elle s’inscrit dans un écosystème professionnel qui inclut :
- la justice pénale,
- les avocats,
- la protection de l’enfance,
- les intervenants psychosociaux,
- les services de santé,
- les psychologues et intervenantes déjà impliqués auprès des personnes.
Selon la situation, la médiation s’articule avec les procédures en cours, les suivis thérapeutiques, les besoins de protection et les obligations légales.
Cette collaboration permet de garantir que le processus est cohérent, sécuritaire, et ne place jamais la personne dans une situation où un pas en avant en justice réparatrice pourrait représenter un risque ailleurs.
Nous faisons partie d’un maillage, et c’est ce maillage qui rend une démarche possible, protégée et bénéfique.
4- Réparation des torts causés et dialogue
La justice réparatrice ne cherche pas à juger des faits — cela relève de la justice pénale — mais à permettre aux personnes concernées d’aborder les torts causés et de participer aux démarches qui les touchent. Réparer signifie alors plusieurs choses :
- reconnaître les impacts,
- redonner de la dignité à la parole de la personne touchée,
- permettre à la personne auteure de comprendre et d’assumer ses actes,
- clarifier ce qui est nécessaire pour aller mieux.
Quand un dialogue est possible — direct ou indirect — il vise à mettre du sens là où il n’y en avait pas, à réduire la charge du non‑dit, à permettre aux personnes d’exprimer ce qui n’a jamais pu être dit.
« Ici, la soeur de Milo, Zoé, s’est saisie du cadre, elle a dit des choses qu’elle ne disait à personne. », extrait du livre De l'autre côté de l'inceste, de Sarah Boucault
La finalité est toujours la même : permettre aux personnes d’avancer, chacune à leur manière.
Les chiffres de la médiation spécialisée
Dans les services de médiation spécialisée d'Équijustice, de plus en plus d’adultes viennent aujourd’hui parler de violences vécues durant leur enfance. Les données sont parlantes :
Sur 470 demandes, 36 % concernent des situations d’inceste, c’est‑à‑dire des violences commises par un proche pendant l’enfance. Parmi ces situations d’inceste, dans 33 % des cas, les violences ont été commises par un autre mineur.
Ces demandes arrivent des années après les faits : elles ne remplacent pas la justice pénale ; elles créent un espace pour sécuriser, comprendre, reconnaître et reconstruire.
Si vous vous posez des questions, si la justice réparatrice ou la médiation vous interpelle mais que vous hésitez, contactez‑nous. Ça n’engage à rien.
Vous serez toujours à la bonne porte.